"Les Etats africains ont intérêt à investir dans les satellites"

"Les Etats africains ont intérêt à investir dans les satellites"

De l’éducation à la médecine numérique, l’Afrique est plus que jamais connectée, comme l’affirme le Professeur Albert-Claude Benhamou, délégué interministériel pour l’Education Numérique en Afrique. Le continent a toutefois de nombreux défis à relever avant de l’être complètement. Interview.

Albert-Claude Benhamou, délégué français interministériel à l’Education Numérique en Afrique, est l’architecte d’”Open-Sankoré”, un logiciel d’enseignement numérique interactif gratuit et en open-source. Ce professeur des universités a participé, lundi 26 mai, au symposium international dédié à la médecine connectée, au ministère de la Santé, à Paris. A cette occasion, Afrik.com s’est entretenu avec Albert-Claude Benhamou afin de connaître les enjeux et l’impact du numérique en Afrique.

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Albert-Claude Benhamou

Afrik.com : Quelle définition peut-on donner à la médecine connectée ? 
Albert-Claude Benhamou :
 On pourrait plutôt parler, à mon sens, de la médecine numérique, car la numérisation de tout ce qui se fait maintenant en médecine, devient une réalité tous azimuts (radiologie numérique…). Tous les systèmes d’information passent par la numérisation (constitution d’un dossier médical d’un patient). La connexion suppose la communication, le transfert des données médicales destinées aux soins des patients. Dans un même lieu, par exemple dans un hôpital, le bilan de santé d’un patient va pouvoir être transféré du service de radiologie au service de chirurgie, du service de chirurgie au service de soins intensifs, etc. Tout le monde est connecté. Seuls les professionnels de la santé ont accès aux dossiers médicaux. On peut vouloir généraliser la possibilité de communiquer, ce qui va introduire le problème de la distance. Vous avez la possibilité d’exporter le dossier médical vers l’extérieur, notamment vers le médecin de ville. Et au lieu de renvoyer un patient vers l’hôpital, le médecin de ville peut se connecter avec le professeur untel et lui poser des questions. En France, la télé-médecine se développe pour la cardiologie. Au lieu que les patients aillent à l’hôpital, ils sont suivis à domicile. Ils se connectent à un portail du service de cardiologie de l’hôpital et sont surveillés à distance. Ils continuent à avoir une vie normale sans devoir aller à l’hôpital.

Afrik.com : Le côté humain ne risque-t-il pas d’être négligé à travers cette médecine numérique ? 
Albert-Claude Benhamou :
 Notre objectif est de ne pas oublier l’humain, et la télé-médecine est toujours un acte à trois : un professionnel de santé lointain (le spécialiste) et le professionnel de santé de proximité qui travaille avec le patient. On peut être amené à faire de la télé-consultation par visioconférence avec une infirmière par exemple qui reçoit un patient pour une perfusion de produits anti-cancéreux. Seule, l’infirmière n’a pas l’autorisation de modifier les doses prescrites. Elle se met donc en relation avec le cancérologue d’un hôpital de proximité. Le médecin prescripteur parle avec l’infirmière et avec le patient à distance. Le lien humain est donc maintenu. Il y a au préalable une phase de socialisation. Le patient a vu au moins une fois le spécialiste à l’hôpital. Il peut toutefois s’opposer à ce système, mais il y aura quelques inconvénients (attente…). L’avantage c’est que, d’une part, vous améliorez considérablement la mobilité et la connexion du lien entre le patient et le spécialiste, vous luttez contre les déserts médicaux (il n’y a pas suffisamment de spécialistes dans les villages), etc.

Afrik.com : Le numérique trouve-t-il un écho favorable en Afrique ? Et quel rôle y jouez-vous ? 
Albert-Claude Benhamou :
 L’impact est incontestable. Il y a une vingtaine d’années, personne n’aurait parié véritablement sur le développement du Smartphone et de la téléphonie mobile en Afrique. Pourtant il y a bel et bien eu une progression explosive assez extraordinaire. C’est d’ailleurs le plus fort taux de progression au monde. Mon rôle est de trouver des points de développement, des hubs technologiques dans les écoles de formation. On développe le concept de l’enseignant aidé par le numérique. Je considère aussi que le médecin de brousse doit être aidé par le numérique. Et pour cela, il faut travailler sur la formation des équipes humaines. Car, si l’on considère que c’est du virtuel/virtuel, c’est une folie furieuse. C’est en fait du virtuel, porté par des gens réels qui sont acteurs de la transformation. Un enseignant formé est capable de former dix enseignants. La progressision va devenir géométrique. On développe des écoles numériques, des universités numériques, on équipe des salles avec des vidéo-projecteurs interactifs et on est capable d’apporter non seulement cet accès aux ressources numériques, mais aussi d’aider à développer des compétences numériques chez les enseignants qui sont capables eux-mêmes de créer des ressources numériques, à condition qu’on leur donne des outils, si possible accessibles gratuitement. On développe ce que l’on appelle l’open education (l’éducation ouverte) avec des logiciels gratuits.

Afrik.com : Comment relever ces défis lorsque l’on sait que l’accès à Internet en Afrique subsaharienne n’est pas démocratisé ? 
Albert-Claude Benhamou :
 C’est un sujet important. L’outil de formation que l’on a mis au point, un logiciel qui s’appelle "Open-Sankoré", permet d’utiliser des ressources sur un écran géant, destinés aux professeurs afin de les aider à animer leurs cours. C’est un outil d’édition numérique interactif, traduit en de nombreuses langues, notamment africaines. Et l’avantage de ce logiciel, c’est qu’il marche sans Internet. Il est clair que l’on ne peut pas fournir un mobile à tout le monde, il faut donc, à mon avis, créer des lieux connectés gratuits (des learning centers), avec l’aide des puissances publiques (coopération internationale, agence universitaire de la francophonie...). Le numérique est une réponse à la massification. Encore faut-il trouver une solution efficace et peu coûteuse. Ce que je propose, c’est de démultiplier les learning centers francophones, aider les Etats à prendre les choses pragmatiques et faire une évaluation par la suite.

Afrik.com : La TNT ou le satellite peuvent-ils être des solutions ? 
Albert-Claude Benhamou :
 En effet, je milite, et je suis un peu un rêveur, pour que les Etats d’Afrique de l’Ouest se dotent d’un satellite de télécommunication qui leur appartienne. Des bandes passantes pourraient être sélectionnées et proposées gratuitement pour des besoins de formation, ou payer un tarif aidé qui ne va pas générer de grands profits pour les éventuelles sociétés de satellites africaines. C’est aussi un moyen d’avoir une indépendance de télécommunication. Ce n’est qu’une question de volonté politique et d’organisation. Il faudrait un leader charismatique africain qui soit force de proposition. Actuellement, pour bénéficier des télécommunications véhiculées par les grands groupes internationaux, les Etats africains paient malgré tout, et ça coûte cher. Ils ont donc intérêt à investir dans les satellites. Plus il y aurait d’Etats, plus les coûts seront divisés.

Afrik.com : Ces satellites africains pourraient-ils être utilisés pour des besoins médicaux ? 

Albert-Claude Benhamou : Bien sûr. Avec un satellite, vous pouvez, par exemple, surveiller l’évolution d’une épidémie à distance. Quand le climat change, on voit comment les troupeaux se déplacent.

 


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